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Suicide des agriculteurs : Briser le tabou

Ils sont rarement médiatisés, et se produisent souvent dans le secret des familles. Sujet tabou qui ajoute la douleur et l'incompréhension à des situations souvent délicates. Pour voir la réalité en face et tenter d'empêcher l'irréparable, institutions, associations et particuliers se mobilisent.
 
Jean-Pierre Le Guelvout, 46 ans, a décidé d'en finir avec la vie le 14 décembre 2016. À midi, il s'est rendu dans « un joli sous-bois» à Kerlego, le domaine familial. Il a saisi un fusil de chasse, il l'a retourné contre lui et s'est tiré une balle en plein coeur. Sur son bureau, il avait pris soin de laisser quelques mots en évidence : « Quand le désespoir est plus grand que l'espoir. Je n'en peux plus de souffrir. Les vaches m'ont tué. »
 
Trois jours plus tard, il a été enterré dans le caveau familial, à Moréac (Morbihan), auprès de Jean et Thérèse, ses parents, décédés respectivement il y a 25 et huit ans. D'eux, il avait hérité, avec son frère, de l'exploitation familiale : 66 vaches laitières, 120 hectares de pâturages et de colza, et des légumes en maraîchage - petits pois, haricots, épinards -, vendus aux centrales voisines. En se suicidant, il a laissé André, son frère, seul sur leur exploitation. Et deux soeurs, percluses de douleur.
 
Six mois plus tard, Marie Le Guelvout revient toujours, chaque lundi, dans la longère familiale où vit encore André. Dans la cuisine, des tracteurs miniatures trônent sur un vieux buffet. Comme Jean-Pierre, André est célibataire. Ici, Marie fait du ménage, des paperasses, du rangement. Mais surtout, elle y apporte son énergie, et tout ce qu'elle peut offrir de soutien moral. « Ça a été très dur pour André », lâche-t-elle pudiquement. Et puis il a fallu embaucher quelqu'un en urgence, « parce que les vaches, que vous soyez vivant ou mort, elles ont besoin d'être traites, c'est un peu cru de le dire comme ça, mais c'est la réalité. » Il a donc fallu trouver de l'argent pour payer ce salaire, créer une association pour récolter des fonds, faire appel à la solidarité - elle a dépassé les frontières et a permis de récolter près de 28.000 euros. « Environ 600 personnes ont donné, on a une reconnaissance éternelle envers elles », poursuit Marie Le Guelvout. La courte médiatisation de son frère (il avait été candidat à la cinquième saison de l'Amour est dans le Pré, en 2010) y a certainement participé.
 
En boucle, Marie a retracé les dernières semaines de son frère. « Un mois avant de se suicider, il m'avait dit qu'il était épuisé physiquement. Deux jours avant, il était allé voir son médecin. Mon frère, il était en burn-out. Mais, avec André, ils en avaient déjà traversé tellement, des épreuves... Et puis ils n'étaient pas isolés, il y avait toujours du monde à la maison... » Elle s'en veut de n'avoir pas vu l'irréversible arriver. Depuis, elle s'active sans cesse, embrassant le combat contre le suicide des agriculteurs.
 
« C'est cet orgueil, ce putain d'orgueil qui les tue, s'agace-t-elle. La faiblesse, c'est honteux dans ces métiers ; les difficultés, il ne faut pas les montrer, encore moins les dire. Culturellement, dans le monde rural, toute fragilité est interdite. Mon frère, il n'a peut-être pas su dire qu'il avait besoin d'aide. » Et elle égrène le nombre de cultivateurs qu'elle connaît, ne serait-ce que de vue, à s'être donné la mort. « Mon voisin, à Plescop, il avait 44 ans et trois enfants. Un autre, il y a quinze jours, pareil. Et il y a tous ceux dont on dit que c'était "un accident"... »
 
Le tabou, au coeur du sujet. « Il faut que les agriculteurs comprennent qu'il n'y a pas de honte à appeler à l'aide, il existe des structures. La terre, bien sûr, ils l'ont reçue de leurs parents, qui eux-mêmes la tenaient de leurs parents : il y a une sorte de pression familiale. Mais les temps ont changé. Cela ne vaut pas le coup d'en arriver là pour ça. »
 
C'est « tout un système » qu'elle dénonce, un cercle vicieux entre les exigences normatives, les banques qui poussent à l'investissement, et la concurrence induite entre agriculteurs. « Ceux qui parlent de solidarité entre les exploitants vivent sur une autre planète. On leur a demandé tellement d'investissements, d'agrandissements, que c'est plutôt chacun pour soi. Ceux qui disent le contraire sont dans le déni ! »
 
La situation financière de Jean-Pierre et André était « difficile mais pas catastrophique », selon leur soeur. « L'affaire était viable, mon frère avait même un autre projet. Il voulait notamment passer sur de l'élevage de volailles bio. Il en avait parlé à sa banque, elle n'avait pas suivi... Ça a été le coup de grâce. »
 
Marie et André veulent faire face. Mais le prix à payer ne sera pas un drame supplémentaire. « On s'est donné un an pour voir si l'activité pouvait tenir. Sinon, on vend tout. Pour André, ça serait un déchirement. »
 

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