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Les Restos du coeur : La “petite idée” de Coluche qui n’était pas censée durer

Le 26 septembre 1985, Coluche lançait sur Europe 1 un appel à la générosité pour aider les Français qui n’arrivaient pas à manger. L’idée des Restos du cœur était née mais l’humoriste trublion était loin de se douter de l’ampleur qu’allait prendre son initiative. La 34e campagne est lancée ce mardi.
 
Les Restos du cœur naissent au mitan des années 80 quand la pauvreté et le chômage sont de retour en France et que, dans toute l’Europe, les surplus alimentaires sont stockés ou détruits plutôt que d’être distribués. Face aux injustices de l’époque, la mode est aux chansons caritatives : “SOS Ethiopie” en France, “Do they know it’s Christmas” en Grande-Bretagne, “We are the World” aux Etats-Unis. De son côté, Coluche anime son émission quotidienne sur Europe 1 et l’utilise comme tribune pour dénoncer les travers de son temps. En septembre 1985, il lance “sa petite idée comme ça” pour créer une cantine gratuite fonctionnant grâce aux dons. Trente ans plus tard, les Restos du cœur sont devenus une institution indispensable à des centaines de milliers de Français.
 
“Les Restos du cœur naissent de l’indignation de Coluche face à une situation absurde”, raconte Valérie Péronnet, écrivaine, journaliste et auteure d’un livre sur l’histoire des Restos du cœur. “En 1985, c’est la famine en Ethiopie et le show biz se mobilise pour lever des fonds en écrivant des chansons caritatives. Mais à la même époque, l’Europe détruit aussi régulièrement des stocks de nourriture : on retire du lait, du beurre et de la viande du marché afin de soutenir les prix pour aider les agriculteurs et c’est quelque chose qui met Coluche hors de lui.”
 
"J'en ai marre de voir les pauvres crever de faim dans le pays de la bouffe." Déclarait Coluche.
 
Car l’humoriste reçoit aussi de nombreux messages de la part des auditeurs d’Europe 1 : après la vague de chansons pour aider les Éthiopiens (notamment “SOS Ethiopie” écrit par Renaud en 1985, à laquelle Coluche a participé), de nombreux Français l’interpellent sur leurs propres difficultés à se nourrir. L’idée fait son chemin dans l’esprit de l'ancien candidat à la présidentielle de 81 et le 26 septembre 1985 dans son émission “Y’en aura pour tout le monde”, il improvise un appel en direct :
 
"On reçoit beaucoup, beaucoup de courriers de chômeurs (...). Et j'ai une petite idée comme ça, si des fois y’a des marques qui m’entendent (…), si y’a des gens qui sont intéressés pour sponsorer une cantine gratuite qu’on pourrait commencer par faire à Paris, par exemple, et puis qu’on étalerait après dans les grandes villes de France. Nous, on est prêts à aider une entreprise comme ça (...) qui aurait comme ambition au départ, de faire 2 000 ou 3 000 couverts par jour gratuitement (…). On est prêts à recevoir les dons de toute la France (…). Quand y'a des excédents de bouffe et qu'on les détruits pour maintenir les prix sur les marchés. A ce moment-là, on pourrait peut-être les récupérer. Et puis on essaiera un jour de faire une grande cantine, peut-être cet hiver, gratos. Voilà. Je lance l'idée comme ça. S'il y en a qui nous écoutent et que ça intéresse, ils nous écrivent." Annonce Coluche, le 25 septembre 1985, sur Europe 1.
 
“Son idée était surtout de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière et de faire parler les gens qui vivaient dans la pauvreté”, raconte Marie Sisco, bénévole historique des Restos du cœur qui a rejoint l’association en 1987, “et ça n’était pas censée durer, en tout cas pas au tout début”. Mais l'aventure prend rapidement de l’ampleur : “l’appel de Coluche rencontre très vite un écho important”, explique Jean-Noël Retière, sociologue et historien, auteur d’un livre sur l’histoire de l’aide alimentaire. “Il faut se rappeler de la notoriété de Coluche à ce moment là, il avait été candidat à la présidentielle de 81 et il animait son émission quotidienne à la radio : il disposait d’une force de frappe médiatique très importante.”
 
A l’époque, Coluche compte effectivement de nombreux appuis et relais : en 1984, il gagne le César du meilleur acteur pour son rôle de pompiste dépressif dans Tchao Pantin de Claude Berri. La veille de son appel sur Europe 1, il célébrait aussi son fameux faux mariage avec Thierry Le Luron. Pour trouver de l’argent, il commande une chanson au faiseur de tubes de l’époque, Jean-Jacques Goldman, qu’il va voir dans sa loge au Zénith un soir de décembre. Le Figaro cite l’échange : “Salut ! Il nous faudrait une chanson pour les Restos du cœur, un truc qui cartonne, qui nous fasse gagner beaucoup d'argent. Toi, tu sais faire”. “Pour quand ?”, demande Goldman. “La semaine prochaine”, réplique l'humoriste. La chanson est bouclée en trois jours et cet hiver là, les Restos du cœur ouvrent dans 200 villes de France. Plus de 8 millions de repas seront servis.
 
A la fin de l’hiver, qui a été particulièrement rigoureux - il a fait jusqu’à - 22° à Reims, la Loire a gelé, le froid n’avait pas été aussi intense depuis 1956 d’après Météo France -, les Restos ont leur trésor de guerre : 5 000 bénévoles enthousiastes et de l’argent qui n’a pas été dépensée. “A la fin de l’opération, Coluche demande combien il reste dans les caisses”, raconte Valérie Péronnet, “l’un des gestionnaires, Paul Houdart, [qui était aussi patron de l’une des filiales du groupe Lesieur], lui a répondu ‘1 million et demi de francs’. Coluche a récupéré l’argent et donné le chèque à l’Abbé Pierre. Mais en fait, il s’avérait qu’il restait encore 500 000 francs !”, précise Valérie Péronnet, car l’équipe de gestion préférait être prudente avec Coluche, dont la réputation de panier percée n’était plus à faire. Paul Houdart avait été présenté à Coluche par Henri Nallet, le ministre de l’Agriculture socialiste d'alors. Paul Houdart était un chef d’entreprise qui fréquentait également un cercle de réflexion dont les quelques membres ont aidé à fonder les Restos.
 
“[Nous avions] quelque inquiétude sur la capacité de Coluche à gérer dans la rigueur une telle opération”, racontait l’un des membres de ce cercle, le polytechnicien Francis Bour, lors d’une conférence donnée en 1998. “C'est pourquoi nous lui avons demandé une délégation. Après avoir poussé des cris, Coluche a finalement remis, en décembre 1985, une lettre à Paul Houdart, le chef de file, lui donnant délégation de responsabilité et de management des Restos du Cœur, étant entendu que lui, Coluche, se réservait la stratégie.”
 
Mais Coluche ne fera qu’une seule saison avec les Restos du cœur. Il meurt dans un accident de moto le 19 juin 1986 : un camion coupe la route de sa moto et Coluche ne portait pas de casque. Au delà de l'impulsion déterminante donnée par l’humoriste, les Restos sont une réussite et rencontrent un public qui a besoin d’eux pour subsister. “Quand Coluche est mort, tout le monde s’est demandé ce qu’il aurait souhaité”, explique Valérie Péronnet, “il avait donné rendez-vous à la rentrée pour décider de la suite. C’est à ce moment là que Véronique Colucci, sa compagne dont il était séparé, s’est impliquée. C’est la deuxième naissance des Restos en quelque sorte, qui ont pu continuer en s’appuyant sur les 5 000 bénévoles et les 500 000 francs qui restaient dans les caisses”.
 
Cette deuxième époque rime également avec professionnalisation : “On est passé à une vraie organisation de l’association”, précise Valérie Péronnet, “et il ne reste finalement plus grand chose de l’idée de départ qui était de faire une cantine de quartier gratuite”. “Les Restos du cœur s’étendent rapidement à l’ensemble du territoire, dans des régions aussi bien marquées à droite qu’à gauche”, complète le sociologue et historien Jean-Noël Retière, “on peut même dire qu’à ses débuts, l’initiative profite du soutien de ceux qu’on appelle les catholiques de gauche”.
 
Malgré la mort de Coluche, les artistes qui ont aidé au lancement des Restos continuent de se mobiliser. Les "Enfoirés" continuent d'exister et organisent même des tournées pour lever des fonds et faire vivre l'association. "Coluche utilisait ce mot, 'enfoiré', pour désigner tous ses amis de façon affectueuse et provocante mais ça n'était pas un nom anodin à cette époque", explique Valérie Péronnet.
 
Par ailleurs, les Restos s’implantent durablement dans le paysage car le contexte les rend nécessaires : au sortir des Trente Glorieuses, la période du plein emploi est terminée et la pauvreté et l’exclusion sont de retour. “Il existait aussi une pauvreté sous les Trente Glorieuses mais elle était intégrée”, précise Jean-Noël Retière, “dans les années 80, elle devient massive et visible dans l’espace public. Et ça n’est pas un hasard si les Restos du cœur apparaissent à cette époque, en même temps que la Banque alimentaire. Ces deux associations bénéficient également du déblocage des stocks alimentaires décidé par la Commission européenne, ce qui permet de récupérer et de distribuer des stocks de lait, de beurre, de viande qui, autrement, auraient été détruits."
 
Le milieu des années 80 correspond au deuxième moment d’apparitions d’associations caritatives en France : “le premier moment avait été celui de la Libération”, explique Jean-Noël Retière, “avec la création du Secours populaire, du Secours catholique et des Petits frères des pauvres en 1946. Des associations dont la couverture est nationale alors que les organisations philanthropiques du XIXe siècle (la soupe populaire, les dames patronnesses) étaient plutôt locales”.
 
"Avec l’arrivée des Restos du cœur et de la Banque alimentaire, il faut noter aussi que la perception du ‘pauvre’ évolue. Auparavant, le discours pouvait être très stigmatisant vis à vis des bénéficiaires de l’aide alimentaire. Dans les années 50 et 60, à l’époque du plein emploi, on considérait que les personnes étaient responsables de leur condition. En ce temps là, l’association hégémonique était Saint-Vincent de Paul et elle accordait son aide en fonction de critères moraux : les Confrères vérifiaient s’il y avait un crucifix dans le logement, si la famille scolarisait ses enfants dans le privé, si le couple était bien marié et s’assurait que l’homme n’était pas porté sur la boisson. Il y avait des pauvres dignes et indignes et l’apparition de la Banque alimentaire et des Restos du cœur a mis à mal cette distinction." Déclare Jean-Noël Retière, sociologue et historien.
 
Les Restos du cœur ont ainsi contribué à classer la pauvreté sur des critères objectifs et aujourd’hui, on devient bénéficiaire des Restos sur conditions de ressources uniquement. “Le problème est qu’en 2018, on peut avoir un emploi ou des minimas sociaux mais cela ne protège pas de la pauvreté. De nombreux travailleurs pauvres, des femmes seules avec enfants, viennent aux Restos. En 85, Coluche n’avait sans doute pas l’idée que cela arriverait”, conclut Jean-Noël Retière.
 
Aujourd’hui, les Restos du cœur comptent environ 70 000 bénévoles et plus de 2 000 centres de distribution dans toute la France ; ils ont distribué plus de 130 millions de repas à 860 000 bénéficiaires lors de la dernière campagne en 2017.

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